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Van Eyck, ça déchire : L’altruisme égocentré

J’ai toujours eu un rapport égoïste aux œuvres d’art. J’aime écouter de la musique seul ; regarder un film à plusieurs m’insupporte ; l’expo parfaite est une expo déserte. J’ai découvert l’art par la littérature et je n’ai jamais conçu l’idée de lire à plusieurs. Les émotions artistiques restent pour moi une part individuelle qui serait altérée si elle était partagée lors de la sidération initiale. Cet égoïsme m’a permis de ressentir au plus profond de moi des sentiments que je n’avais à cacher à personne. Il m’est arrivé de pleurer devant un tableau, d’être croyant dans une église, d’être euphorique devant une sculpture ou mélancolique devant un portrait. Je ne dévoilerais pas les œuvres qui ont provoqué de telles émotions car cela ne concerne que moi. Seule cette habitude de la solitude contemplative (une attitude bien anachronique) me permet le plein épanouissement émotionnel car il se déploie hors de tout cadre social ou conventionnel.

Pourquoi cette introduction et pourquoi ce titre ? Cette semaine, après avoir travaillé sur les époux Arnolfini, un élève a déclaré « Van Eyck, ça déchire ». L’élève en question est plutôt du genre pénible et rarement attentif plus de cinq minutes. Cette remarque m’a tellement surpris que je lui ai demandé d’expliquer son point de vue. « Bah, c’est bien quand vous en parlez ». Mon ego en fut flatté et je restais, après le cours, quelques minutes à contempler la reproduction du tableau dans ma salle. Je me remémorais alors ma première visite à la National Gallery et le plaisir ressenti à la découverte de l’œuvre. Je me rappelais de mon excitation à l’approche du tableau, du parcours que fit mon regard et d’être repassé une nouvelle fois devant l’œuvre avant de quitter le musée.

Je n’ai jamais réussi à faire un cour convenable sur une œuvre qui ne me plaisait pas. Je suis intimement convaincu que pour faire partager la substantifique moelle (encore une expression anachronique) d’une œuvre, il faut certes une part d’érudition, mais il faut surtout avoir une affinité émotionnelle avec celle-ci et même avoir été sidérée par l’œuvre. Il découle de ce constat que les catalogues normatifs, tels que nous les élaborons dans les établissements pour l’enseignement de l’Histoire des Arts, vont à l’encontre de ma pratique et aseptisent un enseignement qui doit laisser une place à l’émotion individuelle de l’enseignant pour pouvoir pleinement partager avec les élèves. Cet altruisme égocentré de l’enseignant n’est pas une fin en soi puisqu’elle doit permettre à l’élève de se forger un goût et une sensibilité personnelle. Mais peut-on attendre de nos élèves qu’ils l’expriment si nous même nous ne le faisons pas ?


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